Lutte contre le gaspillage à Bordeaux

Depuis quelques temps, la Ville de Bordeaux affiche la volonté de limiter les gâchis dans les écoles. C’est en 2014, dans les bureaux de la Mairie, qu’est née l’idée de collecter les surplus de nourriture dans les cantines scolaires, à destination d’associations d’aide alimentaire. Une étude montée par la Direction de l’Éducation a permis d’établir une carte des 99 écoles primaires et maternelles de la ville en fonction de leur gaspillage, et des discussions ont été menées au même moment avec le CCAS de Bordeaux pour trouver des associations volontaires. La première convention entre une école et une association est signée en mai 2015. L’intérêt de cette initiative est ainsi de rapprocher deux acteurs et de conjuguer leurs projets : la lutte contre le gaspillage au sein de l’établissement scolaire et l’aide sociale pour les individus en difficulté.

 

Début 2016, nous nous sommes rendus sur place. À travers nos rencontres, nous avons pu observer les enjeux, les difficultés et l’évolution du projet, et comprendre ce qui facilite ou bloque l’innovation territoriale : le respect des exigences sanitaires, la préférence donnée à l’action réelle sur la recherche de la perfection, la volonté de créer des liens entre les acteurs tout en évitant l’éparpillement, le rapport idéalement symbiotique entre l’élu et l’administrateur, le droit à l’essai et à la lenteur, l’innovation comme un mouvement qui conduit vers d’autres innovations… autant de sujets que nous abordons dans notre bande dessinée !



Une certaine vision de l'innovation

" Ah bon ? Je pensais que c'était déjà fait...". C'est le genre de réaction que suscite un tel projet, parce qu'il affiche une apparente simplicité et qu'il semble relever du bon sens. L'innovation, si elle s'appuie de manière pertinente sur les atouts d'un territoire pour répondre à ses besoins, a en effet tendance à être perçue rétrospectivement comme une évidence. Mais, derrière, la question est celle des modalités de sa mise en place : quels ont été les ressorts qui ont animé cette innovation ?

 

Tout d'abord, qui veut voyager loin ménage sa monture. Les acteurs rencontrés défendent un droit à la lenteur et à l'expérimentation : pas de pression de temps, pas de claquement de doigts, pas d'objectif à 100% dans l'immédiat, mais une volonté de franchir les étapes progressivement, quitte à rectifier, à l'usage, les cadres formels érigés au départ. Peut-être qu'une certaine sobriété est nécessaire à l'innovation : savoir que l'on peut ne pas réussir à court terme invite à ne pas avoir sur-le-champ une vision systémique du projet ou une idée précise de son évolution.

 

Par ailleurs, l'innovation territoriale implique de s'interroger sur la notion d'espace : quelle est l'échelle à favoriser ? quel est le territoire le plus adapté pour intégrer et porter la nouveauté ? Le choix de Bordeaux a été celui de la grande proximité. Un choix rationnel pour plusieurs raisons : il réduit les délais de ramassage de la nourriture, et par la même occasion le coût carbone de l'opération, il évite le coût supplémentaire que représenterait un dispositif centralisé et il crée une dynamique sociale au sein de chacun des quartiers.

 

De manière analogue, limiter le nombre de partenaires nous a été présenté comme une clé de l'innovation. Comme l'affirme le directeur de l'éducation, "il s'agit de s'affranchir d'éventuelles levées de boucliers. Innover quand on est une start up, c'est simple : c'est le principe de la work room, on est trois, on ferme la porte (unité de temps et d'espace), on invente et le monde extérieur n'est plus un problème. Dès qu'on est dans de très grosses structures, ça devient compliqué. On ne peut pas innover avec des gens qui doivent rendre des comptes ailleurs : c'est un frein. Donc pas trop d'acteurs, les mettre devant le fait accompli, les faire adhérer à quelque chose de nouveau".

 

Dans cette perspective, où l'on privilégie l'expérimentation, la proximité et la simplicité, l'innovation pourrait s'apparenter à un mouvement spiralaire. Elle connaît d'abord un démarrage lent et limité, associe progressivement de nouveaux acteurs tenus dans un premier temps à l'écart, et s'engage enfin sur la voie de la généralisation. Prendre le temps et s'appuyer sur les structures locales : un moyen pour l'administration de consolider les bases de l'innovation avant d'envisager un système plus étendu.

 

Nous avons également relevé la nécessité d'un coup de pouce politique aux volontés de modernisation de l'administration. L'élu et l'administrateur doivent créer ensemble un système symbiotique dans lequel une marge de manœuvre est laissée à chacun pour porter l'innovation. Un contrôle trop important du politique déresponsabiliserait l'administration, qui n'aurait plus alors la capacité de se renouveler. Il revient à l'élu, par conséquent, de donner une autonomie à son collaborateur, tout en s'appropriant les projets pour les porter et les représenter à l'extérieur.

 

Enfin, le projet de Bordeaux nous a prouvé que l'innovation amène l'innovation. Comme un filon à suivre, elle permet de développer des relations, d'améliorer la gestion et de révéler des ressources insoupçonnées. Elle crée un état d'esprit positif invitant les acteurs, au sein des services, à proposer et à valoriser les nouvelles idées.

 

Reportage France 3 Aquitaine sur le projet

http://france3-regions.francetvinfo.fr/aquitaine/gironde/bordeaux/chasse-au-gaspillage-dans-les-cantines-scolaires-bordeaux-918457.html



Perspectives d'avenir

Pour le développement futur du projet, le Directeur de l’éducation s’appuie sur une carte qui réunit les écoles, primaires et maternelles, et les associations du réseau de la Banque alimentaire. Elle illustre cette volonté de favoriser la simplicité et la proximité entre les structures, qui sont au fondement de la réussite de cette innovation. Un an après la mise en place du projet, 8 associations ont signé une convention avec la municipalité, leur permettant de récupérer les surplus de 16 écoles, sur les 99 que compte la ville.


L'épicerie solidaire : qu'est-ce que c'est ?

Une fois les surplus alimentaires confiés aux associations de quartier, celles-ci les redistribuent dans les restaurants ou les épiceries solidaires. Les clients des épiceries sont majoritairement les bénéficiaires des minima sociaux, des travailleurs pauvres, des personnes sans ressources, des retraités etc. Après une étude de leur dossier sur des critères socio-économiques, ils ont la possibilité de s’approvisionner dans ces espaces en libre-service, moyennant une faible participation financière (10% du prix des grandes surfaces au Pain de l’Amitié). Faire ses propres achats, c’est conserver sa liberté, ne pas avoir le sentiment d’être assisté, reprendre confiance en soi…

Qu’est-ce qu’une épicerie solidaire ou sociale ?, par l’A.N.D.E.S.

http://www.epiceries-solidaires.org/news/qu-est-ce-qu-une-epicerie-solidaire-ou-sociale

 

L'épicerie solidaire, nouvelle forme d'aide alimentaire, par Guillaume Bapst, à TEDx Paris 



Du côté de la loi

Le 12 février 2016, la loi n°2016-138 relative à la lutte contre le gaspillage alimentaire est parue au Journal officiel. Elle a pour but de « responsabiliser et de mobiliser les producteurs, les transformateurs et les distributeurs de denrées alimentaires, les consommateurs et les associations » (art. L. 541-15-4 du code de l’environnement). Au nombre des mesures importantes, l’instauration d’une hiérarchie dans la lutte contre le gaspillage alimentaire : prévenir en amont d’abord, utiliser ensuite les invendus pour la consommation humaine ou l’alimentation animale, et les exploiter en dernier lieu à des fins de compost ou de source énergétique (par méthanisation). Parallèlement, la loi affirme la nécessité de dispenser dans les écoles « une information et une éducation à l’alimentation et à la lutte contre le gaspillage alimentaire » (art. L. 312-17-3 du code de l’éducation). Si, concrètement, beaucoup n’ont pas attendu ces mots pour agir, d’autres pourraient trouver là une impulsion pour engager de nouvelles actions.

 

Loi relative à la lutte contre le gaspillage alimentaire

https://www.legifrance.gouv.fr/eli/loi/2016/2/11/AGRX1531165L/jo/texte



Remerciements à MM. J. Bineau et J.-P. Gautriaud, à Mmes É. Barroso, S. Pucheu et V. Vautrin, à Corentin, au personnel des écoles Somme et Paul Antin ainsi qu'à leurs enfants.